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Où l'on passe par les égouts au lieu de rentrer par la fenêtre vu que la porte est fermée
Chapitre XX

Pendant que Kevlhard jouait aux cartes sans trop perdre le nord malgré son état physique assez pitoyable, ses compagnons finissaient de se requinquer aux différents troquets ambulants bordant la route de Bonta. Si tout se passait bien, le Iop perdait le Blop accroché à son crâne depuis quelques chapitres. Comme le narrateur omniscient cherche à se débarrasser de cette créature (bien que Iop et Blop fassent de jolies rimes internes dans les phrases et que cela lui plaisait initialement), il n'y a pas de raison que cela se passe mal, et ce d'autant plus que les quatre lascars face au Iop sont des arnaqueurs...

Pendant que Kevlhard finissait de perdre le bout sur sa tête, Domy regardait les affichettes qui parsemaient les baraques. Rien de bien intéressant en général : vente d'objets divers et variés mais surtout de produits avariés, avis de recherche souvent identiques à ceux d'Amakna, annonces de spectacles pas toujours très engageantes... Toutefois, l'Osamodas aimait bien lire ces différents prospectus et elle collectionnait même les affiches publicitaires des marabouts. Ceux-ci se présentent comme des guérisseurs universels plus puissants que le dieu Eniripsa lui-même !

Il faut dire que dans la famille de Domy, il y a beaucoup de collectionneurs acharnés. Son oncle était éthylabélophile (collectionneur d'étiquettes de bouteilles d'alcool) et donnait beaucoup de sa personne pour agrandir sa collection. Il méprisait souverainement ceux qui se contentaient d'œnosémiophilie (collection d'étiquettes de bouteilles de vin). Sa grande tante était atteinte de cucurbitacie (collection d'étiquettes de melons) et sa mère de herpétolophilie (collection de grenouilles), tandis que son père dérobait les menus dans les restaurants en raison de sa libellocénophilie. Domy se contentait de traquer les prospectus de gourous profitant du désespoir des gens pour se faire de l'argent. Sa magopinaciophilie lui coûtait moins cher que les collections des autres membres de sa famille et prenait aussi moins de place, ce qui, pour une collection, est toujours un gros avantage.
En quête d'une nouvelle affichette inédite, elle tomba nez à nez avec une annonce qui lui fit un effet retentissant. Six lettres en gros, en rouge, en lettres capitales se détachant d'un fond blanc. Six lettres qui ont un incroyable pouvoir sur les femmes et plus généralement sur les entités vivantes de sexe féminin lorsqu'elles sont en mesure de comprendre les notions de base de l'économie.

Six lettres qui font plus d'effet que n'importe quels mots d'Eniripsa ou antidépresseurs créés par des alchimistes.
Quelles sont ces six lettres ?
Je vous laisse deviner.

***

Alors, non, ce n'est pas MANGER. Mais, bien tenté!
COUILLES? Non plus. Et en plus, c'est trop long. Le mot à deviner était :

SOLDES

En moins d'une fraction de seconde, Domy devint hystérique et se mit à courir en hurlant : « C'est les soooldes ! C'est les soooooooldes! C'est les soooooooooooooldes à Bonta ! »
Elle agrippa le Iop qui venait juste de perdre son Blop. Elle le traîna vers l'affiche toujours en criant « Soooldes !! » Kevlhard restant apathique, elle ramena Lirufec, très surpris par la soudaine affection de l'Osamodas. Elle lui lança de manière frénétique en trépignant sur place : «Soooldes !! Soooldes !!! Il faut qu'on y aille ! C'est les soooldes à Bonta ! »
« Euh... OK. Mais tu peux parler moins fort parce que j'ai plus de tympan gauche là de toute façon, lui répondit l'Eniripsa.
— Et en quoi c'est bien les soldes à Bouta ? demanda Kevlhard.
— Mais, c'est génial crâne de Piou ! continua de hurler Domy. Tu peux faire des affaires de folie ! Tu peux avoir plein de fringues à moitié prix ! Tu peux acheter tout plein de choses !
— Et si tu achètes plus à petit prix, tu dépenses toujours autant, non ? » s'interrogea le Iop.
Devant cet éclair de lucidité inopiné chez un être de ce type, l'Osa eut cinq centièmes de seconde d'hésitation avant de renchérir : « SOLDES ! »
Voyant ses compagnons en réunion devant des affiches, Mortimer se rapprocha.
« Qu'est-ce qui se... » commença-t-il avant d'être interrompu par Lirufec, qui lui fit de grands signes de la main pour qu'il se taise, et par Domy qui se remit à hurler.
« SOLDES !
— Et c'est reparti, marmonna l'Eni.
— Il faut qu'on aille à Bonta ! reprit Domy avec les yeux remplis d'espoir de bonnes affaires.
— Si on y va, tu vas te calmer? demanda le Iop.
— Ouiiiiii, gémit l'Osamodas extatique.
— Ça ne va pas être possible, répliqua le Sram. Regardez ça ! » dit-il en montrant un avis de recherche.
L'affiche montrait quatre personnages patibulaires recherchés pour arnaques diverses : un Iop, un Eniripsa, une Osamodas et un Sram. Même s'ils ne ressemblaient pas tout à fait à nos quatre héros, c'était le même type de personnages. Comme dans le chapitre précédent, ils avaient déjà eu des ennuis avec des aventuriers les prenant pour des arnaqueurs, ils se disaient que la méprise pouvait à nouveau se produire.
« Mais il faut aller à Bonta ! supplia Domy. C'est les soldes ! Hein, dites ? On va à Bonta ?
— Si on y va, on risque de se faire arrêter pour des crimes qu'on n'a même pas commis, répliqua Lirufec. Les Miliciens qui gardent la porte de cette ville sont réputés pour ne pas être commodes.
— On peut peut-être passer par autre part que la porte de Bonta ? demanda Kevlhard.
— Et par où, cervelle de Tofu ? rétorqua l'Eni. Tu veux escalader les murailles peut-être...
— Ben, pourquoi pas, répondit le Iop.
— Et tu ne veux pas voler dans les airs aussi tant que tu y es !? dit Lirufec goguenard.
— On pourrait passer par les égouts ! » jubila Mortimer.
Les trois autres aventuriers le regardèrent bizarrement.
« Selon la rumeur les égouts forment une ville souterraine et on dit même que l'on peut relier Bonta et Brâkmar ! dit Mortimer. Il suffit de trouver une entrée et on s'y faufile. »
Après un moment de silence pour évaluer la pertinence de l'idée, Domy se remit à crier avec conviction : « SOLDES ! »
Ces six lettres conclurent la discussion et le paragraphe.

***

Peu de temps après, nous retrouvons nos quatre héros dans les égouts. Pour s'y rendre, rien de plus simple : il suffit de trouver une bouche. Bien sûr, celle-ci n'a rien à voir avec un orifice du corps humain et ce n'est que par analogie que l'on désigne ce genre d'entrée comme une bouche. En général, elle est fermée par une plaque ronde très lourde pour éviter que les véhicules passant dessus à très grande vitesse ne créent un appel d'air qui la soulèverait. Certaines portent des blasons, des motifs géométriques ou autres indications sur leur provenance ou le lieu de leur utilisation. Bien sûr, il existe autant de plaques d'égout qu'il y a de villes et Domy aurait pu se mettre à les collectionner. Mais comme ce genre de couvercle n'est guère pratique à transporter, elle préfère sans doute se contenter de ses affichettes de gourous. Accessoirement, cela est bien pratique pour le narrateur omniscient qui ne connaît pas le néologisme particulier servant à désigner ces collectionneurs de plaques d'égout...

***

Une fois dans les égouts, nos héros ont commencé à marcher en direction de Bonta. Comme la flemme est le propre de l'homme et que ce lieu regorge d'eaux usées, des embarcations sont à disposition des personnes qui y travaillent. C'est donc assez naturellement que nos quatre compagnons se sont mis dans l'une des barques amarrées.
C'est tout aussi naturellement que Mortimer se mit à ramer et diriger le petit bateau. Ce qui est moins naturel, c'est sa façon soudain très guindée de parler d'une voix caverneuse qui semblait venir d'outre-tombe.
« T'es sûre que c'est par là Domy? demanda le Iop.
— Oui, je suis sûre ! s'exclama la jeune Osamodasle sens le parfum des soldes ! C'est par là !
— Je pense que tu as surtout trop respiré les vapeurs d'égout, répliqua l'Eni.
— SILENCE, déclara Mortimer. LES SOUTERRAINS NE SONT PAS LE LIEU DE DISPUTES INFANTILES. RECUEILLEZ-VOUS AVANT QU'IL NE SOIT TROP TARD.
— C'est un peu mélodramatique, le Sram ! dit Lirufec. Tu pourrais reprendre une voix normale ? »
Mais le Sram ne l'écoutait pas et semblait totalement investi par son rôle de passeur ; il tenait fermement la rame, même lorsqu'il la mettait involontairement dans la mâchoire du Iop.
« ABANDONNEZ ICI TOUT ESPOIR, poursuivit-il dans le même registre morbide. LA TRAVERSÉE DES ÉGOUTS EST UNE CHOSE SÉRIEUSE.
— Mort' ! Eh Mortimer ! lança Kevlhard. Tu pourrais pas faire gaffe avec ta rame ? Ça fait super mal dans les gencives.
— SILENCE ! JE VEUX UN SILENCE DE MORT.
— Bon, je crois qu'on l'a perdu, constata Lirufec. Reste plus que toi et moi, Kev'.
— Ah ben, non, y'a encore Domy, dit le Iop.
— Soooooldes ! cria celle-ci.
— Ah ben, finalement, non » conclut-il.

Et c'est ainsi que le Iop et l'Eniripsa firent route vers Bonta par les souterrains, accompagnés d'une Osamodas hystérique et d'un Sram hiératique.

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