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Où ils sont comme des pierres qui roulent sans la mousse
Chapitre XVI

Poursuivis par des Bitoufs furieux de voir que le Iop refusait de laisser une femelle faire son nid dans sa chevelure, nos quatre héros avaient pris leurs jambes à leur cou aussi sûrement et promptement qu'une tartine beurrée tombe du mauvais côté. Et ils ont ainsi couru, couru, couru pour finir dans une autre partie de la jungle, mais toujours aussi sombre. Les Bitoufs s'étaient-ils lassés de cette poursuite ? Ont-ils été effrayés par un prédateur et fait demi-tour ?
Nos compagnons étaient-ils plus rapides que ces oiseaux sur échasses naturelles ? Difficile à dire puisque nos quatre héros ne s'étaient pas retournés pour voir ce qui arrivait à leurs poursuivants et que je ne regardais pas, moi non plus. Oui, parfois le narrateur a des absences. Et alors ?

Mortimer et les autres ont couru comme des dératés sans s'arrêter, mais en prenant soin de ne pas louper les virages entre les arbres. On peut supposer que, les Bitoufs ayant des cervelles d'oiseau, ils n'ont pas poursuivi bien longtemps les quatre héros. Après leur sprint, ils s'écroulèrent sur le sol, peinant à respirer. Bien qu'ils étaient encore jeunes, ce genre d'exercice physique semblait ne plus être de leur âge. Affalés et haletants, ils faisaient peine à voir. Dans la course, le Iop avait perdu plusieurs touffes de cheveux. Certes, ce n'était pas comme si sa force résidait dans ces poils-là, toutefois le résultat n'était vraiment pas très esthétique et il essayait de cacher les trous en plaquant des cheveux par dessus. De son côté, le Sram comptait ses os. Il n'en avait déjà plus beaucoup à cause des pratiques ludiques de ses amis avec ses osselets et il tenait à être sûr que le compte était bon. Quant à Lirufec, notre nain libidineux, il était hypnotisé par la poitrine naissante de la jeune Osamodas, qui se soulevait et se baissait à mesure qu'elle reprenait son souffle.
Évidemment, dès qu'elle s'en aperçut, elle lui fila une baffe bien sentie pour qu'il garde un temps une jolie fleur à cinq pétales sur le visage.
— Ils ne nous suivent plus, dit Kevlhard. Par Iop, j'ai cru mourir !
— Je n'aurais jamais cru pouvoir courir aussi vite, soupira l'Eniripsa. Mais je vous ai bien rattrapé avec mes petites foulées, déclara-t-il pas peu fier de son exploit.
— Dites! Vous ne trouvez pas qu'il y a quelque chose d'étrange, demanda Domy.

Nos compagnons regardèrent alors plus attentivement la jungle qui les entourait. Ils partagèrent immédiatement le même sentiment d'étrangeté. Quelque chose clochait. Et pour percevoir ce genre de phénomène, ils étaient un peu devenus experts en la matière.
Les événements insolites, ils en connaissaient un rayon.
Tout le monde n'a pas la chance de visiter le système digestif d'un Craqueleur ou d'être aux premières loges d'un sacrifice chez les Wabbits. Eux, ils l'avaient eu (même si, selon les points de vue, cela peut aussi s'apparenter à une jauge de guigne dont le curseur s'était incrusté dans la partie mouise maximale).
— C'est trop calme, chuchota Domy comme s'il fallait baisser le ton pour ne pas provoquer de catastrophe.
— Oui, c'est bizarre, renchérit Mortimer en prenant garde de ne pas faire claquer ses os.
Il régnait, dans cette partie de la jungle, un silence inhabituel. Ce n'était pas comme l'ange qui passe lors d'une conversation, ni le blanc manifestant une gêne, ni le mutisme héréditaire d'un muet ou le vide inhérent aux cervelles de Iop. Non, c'était un silence assourdissant.

***

Bien entendu, en tant que narrateur, je peux me permettre de ne pas décrire l'exacte vérité puisque dans un souci esthétique, comme tous mes camarades narrateurs omniscients, je préfère employer une tournure oxymorique afin de souligner l'inquiétante étrangeté qui régnait en ce lieu. N'en déplaise à Freud, ce concept peut très bien s'appliquer à ce passage de la fiction.

Nos héros se dirent tacitement, par le regard, que cette absence de bruit était lourde de sens. Pas un son : aucun chant d'oiseau, aucun bruissement de feuillage, aucun mouvement. Ils se mirent à marcher sur la pointe des pieds pour ne pas briser le silence de plomb. Ils se dirigèrent vers la zone la moins sombre de la jungle, attirés par la lumière comme les papillons de nuit par la lampe où ils finissent invariablement grillés ou comme les moustiques par une nuit d'été peuvent l'être par la peau sucrée de certaines personnes qui finissent toujours avec des boursouflures malgré les insecticides dont ils s'entourent.

Quelques mètres plus loin, ils comprirent pourquoi ce lieu était si curieux et pourquoi les oiseaux ne les poursuivaient plus. Au milieu de la jungle sombre, parmi toutes les possibilités qui leur étaient offertes, ils étaient arrivés dans une clairière singulière : le cimetière des Bitoufs.

***

Lecteur, tu connais sans doute le cimetière des éléphants, cette zone où les vieux pachydermes sentant leur fin proche viennent se réfugier pour goûter à leurs dernières feuilles tendres avant de s'éteindre. Bien sûr, ce genre de lieu n'existe pas, n'en déplaise aux chasseurs d'ivoire et aux écrivains. En revanche, le cimetière de Bitoufs est lui bien réel. Du moins, dans ce feuilleton...

Une fois mort, le Bitouf ne laisse plus que des carcasses de noix de coco. Elles formaient plusieurs tas plus ou moins élevés un peu comme une série de dunes au beau milieu de la forêt humide.
Fascinés par ce spectacle inhabituel, nos amis s'approchèrent pour mieux admirer les reliefs en coco. Alors que le silence commençait à exprimer l'ébahissement, Kevlhard marcha sur une demi-noix et se cassa la figure dans un petit tas de coques vides. L'ambiance fut ainsi brisée dans un grand fracas mélodique.
— Fascinant! s'exclama Domy en examinant les restes en experte zoologue pendant que le Iop se relavait tant bien que mal.
— Tant qu'on est ici, on sera en sécurité par rapport aux oiseaux, déclara Mortimer.
— Oui, c'est un cimetière et ils ne viendront pas ici, renchérit Lirufec.

Pendant que ses compagnons examinaient la situation et se demandaient s'il valait mieux rester un temps dans ce lieu ou partir dans une direction donnée, Kevlhard se mit à taper sur les noix, fort de sa découverte douloureusement acoustique. Il se rendit alors compte qu'elles n'avaient pas la même sonorité selon leur taille et la façon de les frapper. Plus il les frappait plus il ressentait une chose étrange, une sorte de plaisir primitif et joyeux à mesure qu'il parvenait à garder un rythme et à le moduler.
Il avait l'habitude de raisonner comme un tambour, mais il ne lui était jamais arrivé de jouer du tambour. Et force est de constater qu'il ne s'en sortait pas si mal avec ces noix de coco. Au bout d'un moment, les trois autres aventuriers remarquèrent le rythme des percussions.
— Eh, mais qu'est-ce qu'il fait encore le crétin de Iop, s'interrogea Domy.
— Attends, mais c'est pas trop mal ce son, coupa Lirufec en suivant le rythme de la tête.
— Mouaip, pas mal, admit Mortimer. Ça me fait penser à ce concert dans la taverne de Sufokia. Ça manque de quelque chose.
Le Sram se mit alors à la recherche de lianes pour les attacher à une demie-noix de coco. Il confectionna une sorte de guitare de fortune. Il se lança dans une série d'accords très approximatifs, mais il semblait content de titiller ses cordes. Il ne savait pas très bien pourquoi, mais ça le démangeait et il se sentait obligé d'astiquer son petit manche de guitare.

Puisque l'aventure se terminait toujours plus ou moins mal, le Iop et le Sram trouvaient dans la musique un moment de détente et de satisfaction. Entraîné par le son, l'Eniripsa se fabriqua lui aussi son instrument de fortune. Seule Domy restait hermétique à ce tempo qui avait ensorcelé ses amis.
— Mais qu'est-ce qui vous arrive les gars ? Ça va pas ? demanda-t-elle sans que personne ne lui réponde.

Elle assistait au concert improvisé de ses camarades sans bien comprendre comment ils en étaient arrivés là. Elle se demanda s'ils avaient fini par péter les plombs après tout ce qui leur était arrivé, s'ils avaient été piqués par un insecte rendant fou ou s'ils lui jouaient un tour.
Pendant ce temps, les autres tapaient ce refrain qui leur plaisait et ils semblaient vouloir jouer jusqu'au bout de la nuit dans un vent de folie.
Petit à petit, Domy se laissa, elle aussi, entraîner dans le rythme et se mit à chanter comme une seringue. Mais cela ne perturbait pas plus les autres qui continuaient à jouer malgré les atroces vocalises de la jeune Osamodas.

***

Nos vaillants aventuriers étaient ainsi devenus quatre compagnons dans le vent agitant leur tête et leur chevelure au rythme de la musique (mais pas en même temps, car ils n'étaient pas capables de jouer sur le même tempo).

Comme vous le savez, car vous avez suivi attentivement les aventures de nos amis, les Bitoufs ont des têtes en noix de coco. Or la fermentation de leur jus de cervelle crée un liquide à forte teneur hallucinogène : le LSD ou « Le Super Délire » comme le nomment les autochtones de l'île. Dans ce cimetière d'oiseaux, le lait de coco était présent dans une concentration hors norme et sa version fermentée dégageait des effluves invisibles, mais non moins nocives pour les esprits non habitués. Le plongeon du Iop dans un tas de coques de coco l'avait submergé de LSD. C'est pourquoi il était le premier atteint.

Nos quatre héros s'adonnaient ainsi à la musique de façon frénétique. Et comme l'affirme le sage Jenjack Oldman : « Quand la musique est bonne, quand elle donne, elle sonne et ne triche pas, elle guide les pas ». En l'occurrence, elle les guidait vers la jungle sombre hors du cimetière. Ils marchèrent un temps tout en continuant de jouer avant de s'effondrer totalement ivres, une bave mousseuse aux lèvres, dans un sourire béat.

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